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Note : note_shadazz_5

 

Label : Top Dawg Entertainment
Date de sortie : 16 Mars 2015

 


A quoi bon chroniquer un album qui a déjà reçu tous les lauriers? Depuis sa sortie accidentelle une semaine en avance il y a 15 jours, To Pimp A Butterfly est l’objet d’un flot unanime de compliments tant dans la presse spécialisée, que sur les réseaux sociaux. Pourtant TPAB est loin d’être un album commode, sa structure épaisse et l’absence notoire de single formaté pour la radio en font un mouton à cinq pattes en 2015. D’où viennent donc ces éloges? Sont-ce ceux du poisson mort n’osant aller contre la vague de la tendance initiée par son opus précédent good kid, m.A.A.d city? Ou bien est-ce la posture artistique de K.Dot qui a finalement réussi à éduquer et ouvrir les oreilles de son auditoire?

En dépit des critiques dithyrambiques et de la présence de Dr. Dre à la production exécutive, je dois concéder que la première écoute de To Pimp A Butterfly m’a laissé globalement de marbre. Aucune track ne m’ayant agrippé l’oreille au point de vouloir la passer en repeat. Tout ça pour ça ? Mon écoute ayant très certainement été un peu trop dilettante, je décidais alors d’accorder à Kendrick le bénéfice du doute en accompagnant mon écoute d’une cure de Genius pour saisir le sens de sa dense écriture. Grand bien m’en a pris.

Premier constat: To Pimp A Butterfly est une vraie oeuvre où l’ordre des pistes et la structure sont porteurs de sens. K.Dot est un habitué du fait, good kid, m.A.A.d city offrait déjà une trame chronologique riche en story telling, quasi comparable à un film dans lequel une histoire nous serait racontée. TPAB est lui fondé sur un poème récurrent à travers l’album, dont le premier vers « I remember you was conflicted » refait surface à nombreuses reprises. Ce dernier point amène le 2e constat: TPAB est un album à thèmes, où Kendrick nous partage ses doutes et ses questionnement sur sa valeur d’homme, son intégrité d’artiste et les discriminations. Le tout forme un triptyque définissant le plan de l’album : Kendrick en tant qu’artiste, Kendrick en tant que personne et Kendrick en tant que noir aux USA. Pour ces deux raisons To Pimp A Butterfly se distingue déjà des 99% des albums de Hip Hop en nous offrant une vraie oeuvre d’art consistante, un tout cohérent et non pas une simple accumulation de tracks.

[quote]A une époque où les sceptiques se dédouanent constamment de la responsabilité sociale de l’artiste, plaidant le seul entertainment, Kendrick a pris le risque de perdre une partie de son public et placé un album social et quasi-politique au top chart sans aucun bling-bling[/quote]

Kendrick se dévoile au fur et à mesure des pistes à l’instar de son poème dont les vers nous sont révélés un peu plus à chaque réapparition. L’album est globalement plus orchestré que produit, ou du moins on sent directement la voie ouverte au backing band pour le live. On y retrouve un Kendrick aux multiples facettes qui s’amuse toujours autant à varier les voix et les flows, ainsi qu’à agrémenter la tracklist de petites intro et interludes. Bref l’album est dense et nous propose des productions qui oscille entre le Funk et des chansons plus « rappées ». Parmi les funky-groovy, on retiendra l’excellent « Wesley’s Theory » avec George Clinton et Thundercat en introduction, mais aussi le tribal « King Kunta », ainsi que le suave « Institutionalized » qui vient rappeler une fois n’est pas coutume que la Snoop touch est toujours aussi efficace.

Au rayon Hip-Hop, Kendrick nous fait une démo de son immense palette de flows, « U » avec le flow du mec bourré, « It’s Alright » produit par Pharell Williams avec le flow kalachnokov, « Hood Politics » avec le flow et-si-je-rappais-comme-quand-j’étais-ado pour revenir sur la polémique de « Control » et enfin « The Blacker The Berry » pour le flow vénère.

Le chef d’oeuvre de l’album est à trouver du côté de « How Much A Dollar Cost ». Sur une instru évanescente avec une nappe de piano digne d’un Radiohead époque Kid A/Amnesiac, Kendrick nous scande façon spoken words une parabole sur l’humilité et la générosité. Un véritable bijou.

TPAB n’est pas un album à consommer, c’est une oeuvre à creuser dont le sens globale dépasse la somme des 16 parties qui le constituent. Peu importe si aucune track ne ressort réellement du lot, où si une partie du propos ne s’adresse pas directement à moi, la valeur du LP se trouve dans le fait de suivre K.Dot dans son voyage didactique et ses questionnements existentiels pour connaître son rôle à jouer en tant qu’artiste. En guise de point final, « Mortal » vient à son tour questionner l’auditeur sur son rôle à jouer dans tout ça « When the shit hits the fan, is you still a fan? ». Kendrick boucle la boucle en terminant enfin son poème, puis en s’imaginant interviewer Tupac.

Kendrick Lamar nous montre avec D’Angelo (que nous avons chroniqué il y a quelques mois), qu’en ce début 2015 il est possible de faire de la musique consciente et de toucher les masses. Le contexte social américain actuel n’y est certainement pas étranger. A une époque où les sceptiques se dédouanent constamment de la responsabilité sociale de l’artiste, plaidant le seul entertainment, Kendrick a pris le risque de perdre une partie de son public et placé un album social et quasi-politique au top chart sans aucun bling-bling. Il prouve ainsi qu’il est toujours possible de proposer plus que de l’entertainment à travers la musique et d’élever les masses. Booba et Kaaris avaient tort, Tupac n’est pas mort, il a ressuscité à Compton.