L’année 1993 fut particulièrement riche en sorties hip-hop de qualité : « Enter the Wu-Tang (36 chambers) », « Doggystyle », « Strictly 4 My N.I.G.G.A.Z. », « 93 ‘Til Infinity » et bien d’autres encore. On retiendra particulièrement le mois de novembre, date à laquelle A Tribe Called Quest nous offre son 3ème album, le mythique « Midnight Marauders », sommet de la carrière du crew new-yorkais.

Après le très bon « People’s Instinctive Travels and the Paths of Rhythm » en 1990, le groupe peaufine sa formule et sort le chef-d’œuvre « The Low End Theory » l’année suivante. Ce dernier devient dès lors un classique, l’album reçoit bien sûr les meilleures notes de la part de la presse spécialisée mais est également plébiscité par le public et surtout par l’ensemble de la scène rap de l’époque. Cette combinaison de lignes de basse rondes, de beats claquants et de samples jazzy judicieusement réutilisés, est même à l’origine d’un nouveau courant: le jazz rap. Celui-ci est en rupture avec le gangsta rap prédominant à l’époque, tant en termes de sonorité qu’en termes de thèmes abordés – le jazz rap traitant de thèmes sociaux mais aussi de sujets plus légers, les emcees incorporant souvent une bonne dose d’humour dans leurs lyrics. « The Low End Theory » va donc constituer une influence majeure pour des groupes tels que De La Soul (autre membre du collectif Native Tongues), les excellents Digables Planets ou bien encore Us3 qui vont sortir des albums de référence du genre au début des années 1990.

Suite à un tel exploit, personne ne s’attendait à ce que Q-Tip, Phife Dawg et Ali Shaheed Muhammad puissent encore surprendre, ni même faire aussi bien que leur second album. Et pourtant, le 9 novembre 1993, après 2 ans d’attente, la sortie de « Midnight Marauders » fait l’effet d’une bombe. Non seulement les trois compères originaires du Queens ont réussi à nous offrir 3 albums d’affilée d’une qualité irréprochable, mais le dernier en date a tout l’air d’être le climax artistique du groupe. Tout y est. Au niveau des emcees d’abord, la complémentarité entre le flow inimitable de Q-Tip – insolent de coolitude – et celui plus incisif et hardcore de Phife Dawg est à son apogée. Tels le yin et le yang, ils sont devenus indissociables (ils se comparent d’ailleurs à Laurel et Hardy sur « Clap Your Hands« ) et forment dès lors l’un des duos les plus mémorables de l’histoire du hip-hop.



Concernant les beats, Q-Tip fait une fois de plus des merveilles à la production. Si les basses sont un peu moins mises en avant que sur « TLET« , elles sont toujours aussi groovy. La sélection des samples est une fois de plus excellente (liste intégrale de tous les titres samplés disponible ici) et ils sont découpés, transformés et placés avec encore plus de finesse et de justesse. Les cuts de Shaheed sont eux plutôt discrets mais toujours bien pensés et au timing parfait.

Au-delà des lyrics et de la production, c’est l’homogénéité du LP qui frappe: absolument aucun titre n’est dispensable, tous sont très bons – de l’hymne « Award Tour«  aux samples de guitare de « God Lives Through«  en passant par la désinvolture de « We Can Get Down« . Cette cohérence est renforcée par la présence d’une voix féminine aux accents robotiques qui nous accompagne tout au long de notre écoute. Que ce soit pour nous présenter les membres du crew, nous expliquer la signification du titre de l’album ou bien introduire le sujet du track suivant, on se laisse guider volontiers par celle-ci lors de notre voyage au pays du rap cool.
Le public ne s’y trompe pas, et l’album sera encore davantage un succès commercial que le précédent. L’année 1993 marque d’ailleurs la fin du golden age mais aussi et surtout le début d’une nouvelle période florissante pour le hip-hop.

Busta_Rhymes_006_c._Al_Pereira.jpg

Dans un esprit totalement hip-hop, A Tribe Called Quest tient à faire participer tout le monde à la fête. Les trois compères convient ainsi l’ensemble de la scène rap de l’époque à venir poser pour eux. De leur grand copain Busta Rhymes à Dr Dre, des Beastie Boys à The Pharcyde, tout le monde répond présent (il n’y a guère que Run-D.M.C. qui manque à l’appel). Au final, 71 emcees, producteurs et djs se retrouvent sur les 3 versions de la cover de l’album nécessaires pour pouvoir faire apparaître tout le monde ! Dès lors, on peut passer du temps à essayer d’identifier chaque artiste, chacun portant un casque et réagissant aux tracks de l’album qu’il est en train d’écouter (celui qui hurle de bonheur en bas à gauche c’est Busta Rhymes, je vous laisse trouver les 70 restant…).

Si l’influence de « Midnight Marauders » a contribué à largement façonner le son rap des années 1990, elle est encore visible aujourd’hui tant en termes de culture hip-hop que musicalement. En effet, certains artistes, en hommage à ces précurseurs, réinterprètent à leur manière ces titres qui sont des classiques du hip-hop (exemple avec Chance The Rapper qui emploie ici le même sample que celui utilisé dans « Sucka Nigga« ).

« Keep boucin’ » nous dit la voix à deux reprises. Il est évident que tout amateur de bon hip-hop à envie de continuer à hocher la tête à l’écoute de ces titres exceptionnels. En effet, sa cover a beau être un instantané de la planète hip-hop en 1993, cet album n’en demeure pas moins intemporel.

ATCQ

a-tribe-called-quest