Petit chouchou de la folk américaine, à seulement 27 ans, Kevin Morby a déjà  parcouru plus de chemin que la plupart de ses pairs. La preuve en est : alors que son deuxième album solo est sorti il y a moins d’un an, il annoncait, il y a quelques semaines, la sortie prochaine d’un troisième album chez Dead Oceans et tandis que sa dernière tournée européenne s’achève à peine, il nous promet déjà un retour à Paris en septembre prochain.

Constamment en mouvement dans sa vie comme dans son travail, trimbalant son allure de gendre idéal et sa guitare au gré des rencontres, il n’a de cesse d’écrire une ribambelle de chansons qui forgent petit à petit sa légende et sont en train de l’installer confortablement parmi les grands artistes de sa génération. C’est à l’occasion de son passage à Villette Sonique, fin mai, que nous avons réussi à l’attraper et le faire assoir quelques minutes pour lui poser nos questions.

Comment tu vous présenterais, toi et ta musique, auprès de quelqu’un qui ne t’a jamais écouté?

Je dirais simplement que je m’appelle Kevin Morby, que je viens des Etats-Unis et que je chante et joue de la guitare.

Still Life est sorti il y a 8 mois environ. Tourner et jouer tes albums devant un public change-t-il la vision que tu as de certains morceaux ?

Oui, définitivement. Justement, l’autre jour, je parlais de cela avec Justin, mon batteur, et je lui disais que c’était très difficile pour moi de réécouter mes disques après avoir beaucoup tourné parce qu’à force de les jouer en concert, les morceaux deviennent tellement différents de ce qu’ils étaient à la sortie du studio… Quand je réécoute mes albums, je ne peux pas m’empêcher de tout remettre en question et de me dire « oh, cette partie est trop lente » ou « je joue ce passage tellement mieux, maintenant ». Donc oui, c’est certain, tourner me fait voir mes chansons sous un tout nouveau jour.

Ce qui est totalement différent en Europe, à l’exception de l’Angleterre, c’est que le public correspond beaucoup plus au fantasme que tu as en tête quand tu débutes dans la musique […]

Il paraît que tu as écrit plusieurs morceaux de Still Life quand tu tournais pour Harlem River. Est-ce comme ça que tu préfères travailler? As-tu été aussi inspiré durant cette tournée ?

Oui, j’ai déjà composé plusieurs nouveaux morceaux. Mais j’aime écrire quel que soit le contexte, disons que peu importe ce que je fais, je trouverai toujours un moment pour composer. Simplement, comme je tournais constamment après la sortie d’Harlem River, je n’avais pas vraiment d’autre choix que d’écrire dans ce cadre. Mais même si je prends plusieurs mois de repos, je chercherai et trouverai toujours le temps pour écrire des chansons.

Tu es plutôt du genre hyperactif. En l’espace de quelques années, tu as fait partie de plus de formations et sorti plus d’albums que la plupart des musiciens pendant toute une carrière. Est-ce que rejoindre Woods, puis former The Babies pour finalement te lancer dans une carrière solo était une suite logique et calculée ou as-tu simplement saisi les opportunités qui s’offraient à toi ?

Tout ça m’est juste tombé dessus, vraiment. En fait, dès le départ, mon but a toujours été de sortir des disques sous mon propre nom. Mais tout ça est arrivé sans que j’ai planifié quoi que ce soit : Woods m’ont proposé de les rejoindre alors que je ne m’y attendais pas du tout puis il y a eu The Babies… A l’origine ce n’était pas vraiment sérieux, on a plutôt démarré ce projet comme une blague. Mais après quelques concerts à Brooklyn, on a commencé à recevoir d’autres sollicitations puis l’album est sorti et on s’est lancés dans une tournée qui nous a finalement emmenés jusqu’en Europe. Mais c’est seulement à ce moment-là que le projet a réellement pris de l’ampleur et une existence propre.

Donc oui, je pense qu’on peut dire que les choses se sont passées naturellement pour Woods et The Babies. Mais ces expériences m’ont beaucoup apporté et c’est elles qui m’ont permis de calculer un peu plus les choses pour mon projet solo.

Et maintenant que tu t’es lancé en solo, pourrais-tu t’imaginer rejouer avec The Babies ou même un autre groupe ?

Je pourrais tout à fait envisager de rejouer dans un groupe mais ce ne serait probablement pas The Babies. Peut-être qu’un jour il y aura une reformation, que nous sortirons un nouvel album mais j’en doute. En réalité, j’aimerais bien pouvoir faire partie d’un groupe au sein duquel je jouerais d’un instrument différent et ne chanterais pas, histoire de vivre aussi cette expérience… Je pense que j’aimerais bien devenir batteur, un jour. Non pas que ce soit un projet sérieux pour le moment mais je pense que ça m’éclaterait.

Dans tous les cas, ce qui me plait dans mon projet solo c’est que peu importe ce que je choisis de faire de ma musique, elle sortira sous mon propre nom. Faire partie d’un groupe rend le changement plus délicat : une fois que vous avez choisi une orientation musicale, vous vous retrouvez plus ou moins coincé car les fans acceptent souvent mal le changement. Tandis que jouer en solo vous permet de vous libérer un peu plus de ce carcan, il n’y a pas vraiment de règles.

Tu as joué plusieurs fois en France depuis tes débuts : y a-t-il un événement ou un concert qui t’a marqué ?

Oui, c’est certain ! La dernière fois que je suis venu, et c’était mon premier concert français en solo, je me souviens que le trajet pour arriver à la salle était hyper stressant, d’autant plus qu’il faisait extrêmement chaud.. Et je ne sais pas pourquoi, je m’imaginais qu’on aurait très peu de public ce soir-là… Mais au final, le concert était presque complet, ce qui était juste impensable à ce stade, pour moi, et j’ai vraiment passé un super moment.

Mais il y a aussi eu cette autre fois, la première où je suis venue à Paris. C’était avec Woods, il y a des années de ça. Je ne sais même plus où nous avions joué mais je me souviens très bien qu’on avait acheté une bouteille de vin qu’on est allé boire sur un pont après le concert et c’était vraiment génial. Je me suis vraiment dit que j’aimais cette ville à ce moment-là.

Ton public français et européen, en général, te semble-t-il différent de ton public américain ?

Absolument ! Ce qui est totalement différent en Europe, à l’exception de l’Angleterre, c’est que le public correspond beaucoup plus au fantasme que tu as en tête quand tu débutes dans la musique: les gens sont attentifs, ils connaissent les paroles, etc. Aux Etats-Unis et en Angleterre, c’est comme un jeu : tu as le sentiment que tu dois faire tes preuves pour qu’on te prête enfin une oreille attentive et c’est vraiment épuisant.

Tu as grandi à Kansas City avant de déménager à New-York, ville que tu as quittée il y a peu pour la Californie. Il transparait dans tes chansons que ces changements t’ont affecté et beaucoup inspiré. Est-ce devenu presque vital pour ton art d’être constamment sur le départ ?

C’est peut-être le cas mais c’est difficile à dire car justement, je suis constamment entre deux endroits. J’ignore donc si le fait de m’attarder quelque part pourrait m’être bénéfique ou non.
Et d’une certaine manière, je me rends compte que je n’ai connu que ça car pendant mon enfance, mes parents ont énormément déménagé aussi. C’est assez drôle, d’ailleurs, parce qu’il y a peu, j’ai passé quelques jours chez eux et je me suis fait cette réflexion : leur maison est si grande qu’il y a quatre chambres inoccupées. Et j’ai vécu dans chacune d’entre elles ! Dès que je m’ennuyais d’une chambre, je la quittais pour une autre et, d’une certaine manière, je trouve que ça représente assez bien ce que ma vie est devenue aujourd’hui.

Petit retour en arrière : c’est Patrick O’Dell, qui est plutôt connu pour son travail autour de la scène skateboard californienne, qui a réalisé le clip de « All Of My Life ». C’est un choix qui ne semble pas évident au premier abord, et à fortiori compte tenu du scenario de la vidéo… Pourquoi l’avoir choisi, lui ?

Il a pris pas mal de photos des Babies à l’époque et comme c’est devenu un ami, je l’ai appelé,  tout simplement. Mais effectivement, c’est assez drôle parce qu’au moment de la sortie du clip, beaucoup d’amis sont venus me voir en me disant « c’est incroyable, c’est Patrick O’Dell qui a réalisé ta vidéo ! » et je n’avais pas trop envisagé l’impact que cette collaboration pouvait avoir parce que pour moi, c’est juste mon ami Patrick, je n’avais plus du tout en tête tout ce truc autour de son rôle dans la culture skate.

Pour finir, as-tu quelques nouveautés à nous recommander ?

Ces derniers temps, j’écoute pas mal un groupe qui s’appelle Mega Bog. En fait, c’est le groupe de ma bassiste, Meg, et ils sont vraiment très bons. J’aime aussi beaucoup écouter Kendrick Lamar. Mais en dehors de ça, je me concentre surtout sur des vieux groupes.

Photo by Maria Louceiro

Kevin Morby