Quand « Leaves Like Glass » est sorti il y a trois mois, et que les premières notes du morceau ont résonné hors de mes enceintes, ce fut comme si Bend Beyond n’avait jamais eu de fin, qu’il tournait encore sur ma platine, et que je découvrais alors un titre caché, succédant à « Something Surreal ».

On dit que chaque nouvel album est un éternel recommencement, un travail de longue haleine, permettant aux artistes d’évoluer, de se renouveler et de se connaître un peu mieux à chaque tentative. Un nouvel album c’est une sorte d’introspection pour l’artiste, plus ou moins personnelle et difficile à surmonter, dont l’aboutissement est, aux yeux du public, soit un chef d’œuvre, soit une belle déception…

Et je ne pense pas me tromper en affirmant que de nombreux groupes ont pu décevoir leur fans avec un enième album, sorti comme ça, à la va vite, juste par soucis de laisser une trace dans l’Histoire du Rock . Il aurait pu en être de même de ce With Light And With Love, septième album de Woods, qui paraît aujourd’hui sur le label du groupe, Woodsist. Mais la formation menée par Jeremy Earl nous prouve le contraire et entend bien nous faire comprendre qu’elle est l’exception qui confirme la règle. Plus Woods en fait, et plus c’est bon ; tellement bon que, quoiqu’en dise ses détracteurs, il ne serait pas étonnant de les voir se hisser au  rang de groupe culte avec cet album, qui plus est, est l’un des meilleurs de leur discographie et l’aboutissement d’une époque.

De Brooklyn à Warwick

Une époque qui commence en 2005 quand Jeremy Earl, alors basé à Brooklyn et membre du groupe Meneguar, sort sa première double cassette sous le nom de Woods avec How To Survive In/In the Woods sur Fuckittapes. On y retrouve un ensemble de morceaux acoustiques dans un style Rock traditionnel, peu intéressants et parfois même inaudibles tant le côté lo-fi de l’enregistrement y est présent. Une première tentative sous ce projet solo qui retiendra l’attention de peu de personnes et tombera rapidement dans l’oubli. Mais Jeremy Earl, ne semble pas intéressé par la gloire ou la renommée. Son objectif est beaucoup plus grand et détaché de toute réalité du marché de la musique et de son aspect commercial.

En 2008, il quitte donc Brooklyn et l’agitation citadine pour s’installer à Warwick, petite ville du nord de l’Etat de New York, perdue en pleine forêt. Une sorte de retour à l’état de nature, de coupure avec le monde réel afin de se concentrer sur sa vie et son œuvre. Jeremy Earl y construit dans la foulée un studio d’enregistrement et monte un label qu’il baptise Woodsist. A la manière de Jagjaguwar, Fat Possum ou encore Secretly Canadian, établis eux aussi dans de petites villes perdues au milieu de nul part, Earl crée un son, un univers et une philosophie proche de celle de l’art pour l’art, axée autour de l’expérimentation et du dépassement de soi. Peu de temps après son installation et la sortie de At Rear House, il est rejoint par deux nouveaux membres, Jarvis Tavenier et G. Lucas Crane, et forment à eux trois la Woods Family Creeps. Le trio apparaît alors au grand public avec Songs Of Shame, et développe en parallèle l’activité du label pour en faire, petit à petit, le bastion de la nouvelle scène Indie américaine. Woodsist produit et sort la même année les albums de Vivian Girls, Crystal Stilts, Kurt Vile, Thee Oh Sees, Real Estate ou encore The Fresh & Onlys.

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De l’importance d’être woodsiste…

2010 sera pour Woods l’année du changement, marquée par plusieurs évènements déterminants pour le label et le groupe. Tout d’abord par la première édition du Woodsist Festival organisé à Big Sur, ville de Californie emblématique de la culture Beat. Puis par l’arrivée du jeune Kevin Morby à la basse.  Et enfin par la sortie de At Echo Lake, le premier album de la formation recevant les honneurs de la presse musicale américaine grâce à Pitchfork… Woods devient alors un groupe à suivre, qui cultive le mystère et intrigue quant à son activité musicale poussée au paroxysme de l’expérimentation au fin fond des forêts de l’état de New York. Un statut que Jemery Earl, en figure chamaniste de la scène locale, et ses apôtres maintiennent avec la sortie de Sun And Shades. Le son de Woods gagne en maturité, marqué par la voix falsetto de Jeremy Earl et des guitares aux aux sonorités lo-fi aux frontières de la Pop et du Rock

Des frontières musicales que Jeremy Earl pénètre avec le magnifique Bend Beyond qui sort à l’été 2012. Un sixième album d’une qualité rare sur lequel Woods affirme une dérive vers un style plus Pop, plus accessible, libéré de ce soucis de vouloir être en-dehors de tout format préconçu. Bend Beyond apparaît  comme un album sincère et universel qui démontre le talent de Jeremy Earl. Un album qui, au final, apporte à Woods tout ce qu’il leur manquait jusqu’à maintenant : un tube (« Bend Beyond ») ; un talent pour l’écriture de balades (« It Ain’t Easy » et « Something Surreal ») ; une dose raisonnable d’expérimentation (« Cascades ») ; et une revendication de certaines influences… Woods fait exploser les idées reçues sur sa musique et se hisse au rang de groupes exceptionnels grâce à son style personnel, entre vintage et modernité, dégageant de fortes émotions sur chaque morceau. Le style « Woods » est né…

Crosby, Still, Nash and Woods

Ce style justement, la pierre angulaire de toute l’œuvre de Woods. Il arrivera peut-être que d’ici quinze ou vingt ans, on emploie ce terme en parlant d’un album, ou d’une chanson de la même manière qu’on le fait aujourd’hui avec des groupes dont le style et le son nous rappellent The Smith, Joy Divison, The Rolling Stones et j’en passe… Car With Light And With Love en est si empreigné, qu’il est difficile d’imaginer comment cet album ne pourra pas devenir culte et la touche de Woods, une marque de reconnaissance universelle ou un gage de qualité. Un album assez court, de dix pistes seulement, mais où chaque morceau est si unique. Aristote disait que « le tout est plus que la somme de ses parties ». Cela n’est sans doute pas applicable à la musique, mais il semble pertinent de le souligner avec ce With Light And With Love.

Une ouverture sur « Shepherd » et son duo guitare slide / piano qui nous plonge aux origines du Folk-Rock des années 70 et nous rappelle vaguement « Helpless » de Crosby, Still, Nash and Young. L’influence de Neil Young est d’ailleurs si présente sur cet album, qu’on aurait tendance parfois à croire que Jeremy Earl ait été le disciple de l’artiste canadien. La jam de la seconde partie de « With Light And With Love » réveille en nous les réminiscences du solo de « Down By The River ». Quant à « Full Moon », elle se rapproche de la balade rétro-romantique d’America, « Sister Golden Hair ». « Twin Steps » et son gimmick psychédélique eux, font écho à une version plus Folk du « Panic In Babylone » de The Brian Jonestown Massacre. Entre tous ces titres aux influences imposantes, on trouve quand même un plaisir non dissimulé à se laisser porter par ceux qui n’en ont pas : « Shining », « Moving To The Left », « Only The Lonely » ou bien « Feather Man » balade mélancolique qui vient clore ce With Light And With Love à la manière de « Something Surreal » sur Bend Beyond

Au final Woods nous livre ici plus qu’un simple album, mais une collaboration entière, reflet de ce que la scène Indie américaine a de mieux à nous offrir aujourd’hui et de l’esprit Woodsist. Car en plus des membres initiaux du groupe on retrouve la fougue d’Aaron Neveu à la batterie, l’énergie de Tim Presley de White Fence à la guitare et le génie de Jonathan Rado de Foxygen à l’orgue. Une belle bande de musiciens qui, pour la première depuis la création de Woods, ne s’est pas retrouvée dans le QG de Woodsist pour enregistrer cet album, mais au Gary’s Electric Studio, l’antre d’un autre label majeur de cette scène, Mexican Summer. C’est au final plus un manifeste qu’un simple septième LP que réalise Woods avec ce With Light And With Love.

Le manifeste d’une nouvelle époque qui s’ouvre pour la formation de Jeremy Earl et qui, à la manière de celle qui vient de se clore, durera sans doute pendant les neuf prochaines années. Une époque qui on l’espère, verra Woods rentrer au Panthéon de la culture Rock et pousser encore plus loin les limites d’une scène Indie en pleine effervescence. Une époque qui fera de Jeremy Earl, un artiste reconnu pour son talent et au potentiel de personnalité incontournable de la musique actuelle.

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